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Le symbolisme chez René Guénon (2)

 

Lisez la première partie de cet article


Les symboles traditionnels comme traces de la tradition primordiale

Presque simultanément avec les premières esquisses d’une métaphysique du symbole dans Regnabit, Guénon inaugure une série d’études, dans lesquelles il se propose de rendre compte de l’existence d’une tradition primordiale en montrant la concordance des symboles appartenant à des traditions différentes. Dans son premier article de Regnabit, « Le Sacré-Coeur et la Légende du Saint Graal » (août-septembre 1925), il étudie la symbolique du Graal et ses correspondances avec celle du vase sacré en Orient.

En conclusion, il considère que les rapprochements qu’il vient d’établir tendent à montrer l’existence d’une tradition primordiale qui serait l’origine unique des symboles traditionnels (SSS, 26).

Dans L’ésotérisme de Dante, publié la même année, les similitudes qu’il relève entre le voyage céleste de Dante et les conceptions islamiques, persane et indiennes « ne montrent pas autre chose que l’unité de la doctrine qui est contenue dans toutes les traditions » (ED, 44). Dans le « Verbe et le Symbole » (Regnabit, janvier 1926), il fait le lien entre le principe métaphysique des symboles et les symboles traditionnels manifestés dans l’histoire. Il insiste sur l’origine non-humaine du symbolisme et sur le rattachement des symboles au Verbe, auteur de la Création comme de la Révélation primordiale.

Le symbole, écrit-il, a son origine dans le Verbe divin et, par rapport à la présente humanité, dans la « Révélation primordiale », c’est-à-dire dans la tradition primordiale énoncée par le Verbe. Dans le cours de l’histoire, cette Révélation s’est incorporée « dans des symboles qui se sont transmis d’âge en âge depuis les origines de l’humanité » (SSS, 19).

Toujours dans Regnabit, en mai 1926 (« L’idée du Centre dans les traditions antiques »), il évoque les symbolismes graphiques rattachés à l’idée de Centre, d’origine et d’unité primordiale : le point au centre d’un cercle, dont il fait l’image du Principe (le centre) et du Monde (SSS, 64), et le motif du swastika, qui exprime selon lui l’idée de giration autour d’un centre immuable (SSS, 69). Il souligne l’universalité de ces symboles, rencontrés un peu partout dans le monde et depuis des époques préhistoriques : preuve, pour lui, que ces signes se rattachent à la tradition primordiale et qu’ils expriment des vérités universelles propres à toutes les traditions (SSS, 64).

Depuis ces textes de 1925 jusqu’aux ultimes articles, ce sera un leitmotiv de l’oeuvre guénonienne : la concordance entre les symboles venant de traditions différentes prouverait leur origine unique, et par conséquent la réalité d’une tradition primordiale. Dans Autorité spirituelle et pouvoir temporel (1929), il écrit en note que la concordance de certaines traditions relatives aux pouvoirs spirituel et temporel « prouve à la fois la communauté d’origine, donc le rattachement à une tradition primordiale, et la rigoureuse fidélité de la transmission orale » (ASPT, 15).

Dans un article de 1932, il conclut des rapprochements symboliques qu’il vient d’effectuer qu’il « faudrait être aveugle pour ne pas voir, dans des faits de ce genre, une marque de l’unité foncière de toutes les doctrines traditionnelles » (« Hermès », in FTCC, 132-133). À la fin d’un article de juillet-août 1950, et après avoir établi des concordances de sens entre le swastika, la lettre G et l’Étoile polaire, il conclut que « tout cela appartient à un symbolisme qu’on peut dire vraiment “ œcuménique ” et qui indique par là même un lien assez direct avec la tradition primordiale » (« La lettre G et le swastika », in SSS, 119).

Ainsi, au long de ses études publiées essentiellement dans le Voile d’Isis (rebaptisé Études Traditionnelles en 1936), évoque-t-il de nombreux symboles, dans une perspective « comparatiste » et avec l’intention affirmée de les voir sous l’angle d’une origine supposée unique – la tradition primordiale. Parmi les signes qualifiés, par Guénon, de « primordiaux », ou liés selon lui assez directement aux origines de l’humanité, on peut citer le coeur (« Le Verbe et le Symbole », Regnabit, janvier 1926, in SSS, 19), le swastika et le point au centre d’un cercle (« L’idée du Centre dans les traditions antiques », Regnabit, mai 1926, in SSS, 71 et 64), les pierres de foudre (« Les pierres de foudre », Voile d’Isis, mai 1929, in SSS, 167), la croix (Le symbolisme de la croix (1931), 10), le poisson (« Quelques aspects du symbolisme du poisson », Études Traditionnelles, février 1936, in SSS, 145), la montagne et la caverne (« La Montagne et la Caverne », Études Traditionnelles, janvier 1938, in SSS, 201), le phénix (Compte rendu de livre (Le Phoenix, poème symbolique de Noël de La Houssaye), Études Traditionnelles, janvier 1945, in FTCC, 166), le cygne (« La Terre du Soleil », Études Traditionnelles, janvier 1938, in SSS, 98) ou l’Étoile polaire (« La lettre G et le swastika », Études Traditionnelles, juillet-août 1950, in SSS, 118-119).

L’emploi que fait Guénon des symboles pour démontrer l’existence d’une tradition primordiale n’est pas nouveau. Les XVIIIe et XIXe siècles sont traversés par l’idée d’une tradition primitive, qui serait repérable à travers les symboles, les mythes et les langues de l’Antiquité. Cette idée remonte elle-même à la prisca theologia de la Renaissance, conçue comme une philosophie éternelle annoncée, déjà avant le christianisme, par des figures comme Hermès.

En 1766, Nicolas-Antoine Boulanger écrivait dans L’Antiquité dévoilée par ses usages : « Dans ce chaos de traditions, on ne reconnaît pas moins qu’il n’y a par toute la terre qu’une mythologie. » Dans La Raison dans l’histoire (1830), Hegel fait état de cette conception : « On affirme l’existence d’un peuple primitif qui nous aurait transmis toute science et tout art (Schelling ; Schlegel : Langue et Sagesse des Indiens). Ce peuple primordial aurait précédé le genre humain proprement dit et se perpétuerait dans les anciennes légendes sous les images des dieux ; de sa haute culture nous pourrions trouver les vestiges déformés dans les mythes des plus anciens peuples. »

Jean-Pierre Laurant a montré combien Guénon s’était inspiré du Peuple primitif (1857) de Frédéric de Rougemont sans pourtant le citer. De cet auteur, qui s’inspira lui-même des Religions de l’Antiquité (1825) de Friedrich Creuzer, il a repris plusieurs thèmes : des symboles (le ternaire, l’arbre, la montagne ou l’île), des rapprochements entre des figures divines et mythiques (Mercure et Bouddha, Ménès et Manu, etc.), l’idée de l’obscurcissement des symboles et de l’apparition d’une dualité sacré-profane au cours de l’histoire.

De ce comparatisme orienté vers l’affirmation d’une origine unique des mythes et des symboles témoigne également un livre de Frédéric Portal sur le symbolisme des couleurs. Paru pour la première fois en 1840, Guénon en fera le compte rendu en janvier 1939 à l’occasion de sa réimpression (CR, 28). Frédéric Portal écrit que les « couleurs eurent la même signification chez tous les peuples de la haute antiquité ; cette conformité indique une origine commune qui se rattache au berceau de l’humanité, et trouve sa plus haute énergie dans la religion de la Perse ». « La langue des couleurs, intimement unie à la religion, passe dans l’Inde, en Chine, en Égypte, en Grèce, à Rome ; elle reparaît dans le moyen-âge, et les vitraux des cathédrales gothiques trouvent leur explication dans les livres zends, les Vedas et les peintures des temples égyptiens. L’identité des symboles suppose l’identité des croyances primitives ». Enfin, L’Archéomètre, que Saint-Yves d’Alveydre laissa inachevé et qui fut complété par les « Amis de Saint-Yves » sur la base des documents laissés par l’auteur, est une tentative d’établir une clé universelle des correspondances symboliques.

Appliqué à la « Science des Religions », peut-on lire dans cet ouvrage posthume publié en 1911, l’Archéomètre sert à déterminer « leurs positions exactes dans la Genèse et dans la synthèse du Verbe, à leur symbolique, à la signification logique de toutes les expressions de la Pensée créatrice, lettres, nombres, notes, formes, couleurs, fonctionnalités angéliques ou cosmologiques, équivalences et correspondances de tous ces signes du Verbe, harmonies correspondantes de l’année liturgique, des mois, des jours, des heures, etc… ».

Comme pour la notion même de tradition primordiale, l’idée de démontrer son existence par la ressemblance des symboles, des mythes et des langues, on le voit, n’est pas nouvelle à l’époque où Guénon publie ses premiers textes. Même s’il a voulu se distinguer radicalement des milieux occultistes et de la démarche universitaire, il a néanmoins puisé largement dans la documentation de ces précurseurs du XIXe siècle, eux-mêmes héritiers des recherches et des thèses du XVIIIe siècle.

La nouveauté et l’originalité de l’oeuvre guénonienne est d’avoir donné à des thématiques choisies une netteté et une clarté quasiment mathématiques, puis d’avoir envisagé le comparatisme des symboles à l’intérieur d’une conception métaphysique rigoureuse et dans le cadre précis d’une transmission cyclique des symboles depuis une Révélation primordiale.

De l’oeuvre guénonienne ressort ainsi une volonté permanente d’inscrire le symbolisme dans une perspective qui le dégage de tout arbitraire subjectif et des contingences historiques. Guénon s’est opposé à toutes les théories modernes du symbole. Il a souligné également l’incompréhension de la philosophie moderne pour le symbolisme, notamment dans un article repris dans les Aperçus sur l’initiation. Dans ses articles de Regnabit, il a déploré la perte du sens du symbole, signe pour lui de la décadence du monde moderne occidental et de sa perte de la tradition. Cette critique sera plus poussée encore dans Le règne de la quantité et les signes des temps (1945). Dans un chapitre intitulé « le renversement des symboles » (197-202), il verra dans l’interprétation maléfique que le modernisme fait de symboles positifs une influence satanique et un signe notoire de la fin imminente de l’âge sombre.

Pour Guénon, le symbolisme est une science exacte et « impersonnelle », car il s’enracine dans l’ordre fondamental de la réalité métaphysique et cosmique. Dans un article de février-mars 1934, il résume en quelques lignes ce qu’il avait développé dans ses articles de Regnabit et dans Le symbolisme de la croix : « tout véritable symbole porte ses multiples sens en lui-même, et cela dès l’origine, car il n’est pas constitué comme tel en vertu d’une convention humaine, mais en vertu de la “ loi de correspondance ” qui relie tous les mondes entre eux ».

Il en résulte, pour Guénon, que les sens des symboles sont atemporels, et que la signification d’un symbole antique peut être retrouvée aujourd’hui, même en l’absence de documents attestant sa signification. Dans un article du Voile d’Isis de juin 1929, il étudie un symbole celtique composé d’une superposition d’une croix et de trois carrés concentriques. Il rapproche cette « triple enceinte » des hauts grades maçonniques, qui sont parfois décrits « comme autant d’enceintes successives tracées autour d’un point central ». Il ajoute que ces documents maçonniques sont bien plus récents que les signes graphiques dont il est question dans son article, mais, ajoute-t-il, « on peut néanmoins y trouver un écho de traditions qui leur sont fort antérieures. » (« La triple enceinte druidique », in SSS, 80.).

En certains cas, Guénon se montre sensible à l’apparition historique de tel symbole, qui révèle alors une phase nouvelle du développement cyclique : l’emploi de la caverne pour symboliser le coeur, par exemple, traduit pour lui une phase d’obscuration cyclique, au cours de laquelle la connaissance initiatique, auparavant ouverte, devient cachée et réservée aux initiés (« Le Coeur et la Caverne », Études Traditionnelles, décembre 1937, in SSS, 196-197). Néanmoins, Guénon entend se situer en dehors de toute démarche historique, considérant les symboles comme des témoignages d’une tradition primordiale métahistorique, et les interprétant donc en fonction d’une signification métaphysique supposée immuable. Par ailleurs, le sens des symboles transcende pour lui les interprétations subjectives.

Dans un article d’octobre 1929, il affirme en réponse à Paul Le Cour : « Nous ne “ faisons ” point du swastika le signe du pôle : nous disons qu’il est cela et qu’il l’a toujours été, que telle est sa véritable signification traditionnelle, ce qui est tout différent ; c’est là un fait auquel ni M. Le Cour ni nous-même ne pouvons rien. »

On notera combien cette vision du symbolisme révèle le goût de Guénon pour la géométrie et une certaine « désincarnation » de la métaphysique, et combien donc cette vision se révèle personnelle. Comme d’autres aspects de l’oeuvre guénonienne, cette théorie du symbole, certes fortement construite et remarquablement maîtrisée, pose des questions fondamentales sur la position de son auteur et ses sources de connaissance.

 

yogaesoteric
25 mars 2018