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Le symbolisme chez René Guénon (1)



Le symbolisme, langage de la tradition

Pour Guénon, le symbolisme a une importance fondamentale, sur laquelle il insiste dès son premier livre : le symbole est « la langue métaphysique par excellence » (IGEDH, 108). Il possède par ailleurs, ajoute-t-il, une efficacité réelle en tant que moyen de réalisation spirituelle : les rites, qui « ont un caractère éminemment symbolique », facilitent la réalisation métaphysique, « c’est-à-dire la transformation de cette connaissance virtuelle qu’est la simple théorie en une connaissance effective. » (IGEDH, 108 et 147).

Du symbolisme, Guénon va principalement évoquer trois aspects, pour lui indissociables. D’abord, et si l’on suit l’ordre chronologique d’apparition de ces thématiques dans son œuvre, il souligne l’emploi des symboles dans l’enseignement initiatique et traditionnel. Ce thème est déjà présent dans une conférence publiée comme article en 1913 et consacrée à « L’enseignement initiatique » ; il apparaît ensuite régulièrement dans les textes des années 1920 pour connaître un développement particulier dès 1932, dans les articles qu’il consacre aux principes et aux méthodes de l’initiation.

Ensuite, une métaphysique du symbole, qu’il esquisse dans des articles de Regnabit en 1925-1926 et à laquelle il va donner une dimension plus vaste en 1931 avec Le symbolisme de la croix, en exposant une théorie des degrés de la réalité universelle, fondement du symbolisme. Enfin, le comparatisme des symboles traditionnels, qui vise à montrer l’existence d’une tradition primordiale, source unique et non-humaine de tous les symboles traditionnels manifestés dans l’histoire.

Ce comparatisme apparaît de manière systématique dès 1925 avec L’ésotérisme de Dante et les articles de Regnabit, et se poursuit par la suite jusqu’aux derniers livres et articles. Dans l’œuvre guénonienne, ces trois aspects de la question du symbolisme sont indissociables et elles commandent la logique interne de ses exposés : lorsque Guénon explicite tel symbole, c’est à la fois pour évoquer une doctrine métaphysique, suggérer la concordance des traditions et leur rattachement à la tradition primordiale, et donner au lecteur des clés intellectuelles susceptibles d’éveiller en lui une intelligence profonde des traditions. Nous allons à présent détailler ces trois aspects, en développant plus particulièrement le comparatisme des symboliques.

Dans un article de janvier 1913, publié dans Le Symbolisme et consacré à « L’enseignement initiatique », Guénon affirme que le symbolisme « est comme la forme sensible de tout enseignement initiatique » (AI, 205). Il est « la représentation synthétique et schématique de tout un ensemble d’idées et de conceptions que chacun pourra saisir selon ses aptitudes intellectuelles » (AI, 205). Il constitue par ailleurs le seul moyen de transmettre « tout cet inexprimable qui constitue le domaine propre de l’initiation » (AI, 205). Dans ses articles de Regnabit, il évoque à plusieurs reprises la nécessité du symbole pour accéder aux réalités métaphysiques. Dans « Coeur et cerveau » (janvier 1927), il affirme en substance que le symbole est le moyen traditionnel permettant à l’homme de parvenir à une connaissance supra-rationnelle (SSS, 403). Dans un article d’octobre 1930, on peut lire que le symbole est destiné à éveiller la faculté intuitive et à permettre la connaissance initiatique, définie par notre auteur comme « une communication établie consciemment avec les états supérieurs » (AI, 211). Dès 1932, dans le cadre de sa série d’articles sur l’initiation, Guénon revient à plusieurs reprises sur la question du symbolisme, en précisant des idées que l’on trouve néanmoins exprimées antérieurement sur l’importance des symboles et des rites dans la démarche initiatique.

Pour Guénon, le symbolisme est inséparable d’une conception métaphysique. Dans l’addendum de son premier article pour Regnabit (Addendum à « Le Sacré-Coeur et la légende du Saint Graal », Regnabit, décembre 1925, in SSS, 28), il note que les significations multiples des symboles expriment « les applications d’un même principe à des ordres divers, selon une loi de correspondance sur laquelle se fonde l’harmonieuse multiplicité des sens qui sont inclus dans tout symbolisme. » Dans son article suivant, « Le Verbe et le Symbole » (janvier 1926), il entend apporter « quelques précisions complémentaires » sur la question du symbolisme (SSS, 15). Il remarque d’abord que le symbole est particulièrement adapté aux exigences de la nature humaine, car c’est à partir de formes sensibles que l’homme peut accéder aux réalités supérieures (SSS, 15). Il reprend des idées déjà exprimées en écrivant que le symbole, avec ses sens multiples et son caractère synthétique, s’adresse à l’intuition intellectuelle (SSS, 16). Puis, il évoque une métaphysique du symbolisme en affirmant que le symbole « a son fondement dans la nature même des êtres et des choses » (SSS, 17).

En effet, si le monde est l’effet de la Parole divine proférée à l’origine des temps, la nature entière peut être prise comme un symbole de la réalité surnaturelle. Tout ce qui est, sous quelque mode que ce soit, ayant son principe dans l’Intellect divin, traduit ou représente ce principe à sa manière et selon son ordre d’existence ; et, ainsi, d’un ordre à l’autre, toutes choses s’enchaînent et se correspondent pour concourir à l’harmonie universelle et totale, qui est comme un reflet de l’Unité divine elle-même. [SSS. 18]

Il en résulte pour Guénon que l’inférieur symbolise le supérieur, et non l’inverse : « le sensible peut symboliser le suprasensible ; l’ordre naturel tout entier peut, à son tour, être un symbole de l’ordre divin » (SSS, 18). Le principe du symbolisme repose selon lui sur la structure hiérarchisée de l’existence universelle : chaque degré d’existence symbolise le degré qui lui est supérieur selon une loi d’analogie. Le symbole, qu’il s’agisse de la nature, des symboles traditionnels ou même des faits historiques, comprend des significations superposées correspondant aux degrés superposés de l’existence universelle issue de l’Être. C’est ce que Guénon va particulièrement développer dans Le symbolisme de la croix en 1931, et notamment dans l’avant-propos qui condense en quelques pages une théorie métaphysique du signe (SC, 11-14).


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yogaesoteric
17 mars 2018