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Hypocrisie totale: Les Etats-Unis sont complices des pires attaques chimiques au gaz sarin jamais effectuées dans l’histoire (2)

 
Lisez la première partie de cet article



Interdit depuis 1925

Le recours aux armes chimiques dans la guerre est interdit par le protocole de Genève de 1925, qui déclare que les parties « exerceront tous les efforts possibles pour amener d’autres États à accepter » l’accord. L’Irak n’a jamais ratifié ce protocole; les États-Unis l’ont fait en 1975. La convention sur les armes chimiques, qui interdit la production et l’utilisation de ce genre d’armes, n’a été votée qu’en 1997, des années après les événements dont il est question.

La première vague d’attaques irakiennes, en 1983, utilisa du gaz moutarde. S’il n’est généralement pas mortel, ce dernier provoque de graves ampoules sur la peau et les muqueuses susceptibles de provoquer des infections fatales, une cécité et des maladies des voies respiratoires supérieures, tout en augmentant le risque de cancer.


Mohammad Reza Bajelan, une victime iranienne des attaques chimiques, dans un hôpital de Téhéran en 2002



Les États-Unis ne fournissaient pas encore de renseignements militaires à l’Irak à l’époque où le gaz moutarde fut utilisé, mais ils n’ont rien fait non plus pour aider l’Iran à tenter de mettre au jour les preuves du recours illégal de l’Irak aux armes chimiques, ni pour en informer les Nations Unies. La CIA décida que l’Iran était capable de bombarder les usines d’armement, du moment qu’il pouvait les trouver. Et elle jugea qu’il en connaissait l’emplacement.

Les preuves concrètes de l’attaque chimique par l’Irak sont apparues en 1984, ce qui n’a pas franchement contribué à dissuader Saddam Hussein d’utiliser ces agents mortels, notamment dans des frappes contre son propre peuple. Mais si la CIA avait connaissance de l’utilisation des armes chimiques par le dictateur irakien, ses responsables ne voulurent pas fournir de renseignements à l’Irak pendant la plus grande partie de la guerre. Le département de la Défense proposa un programme de partage des renseignements avec les Irakiens en 1986, qui, à en croire Francona, fut bloqué car la CIA et le département d’État considéraient que Saddam Hussein était « abject » et ses représentants des « brutes ».

 
Saddam Hussein et le roi Hussein de Jordanie, en novembre 1987

Une victoire iranienne «inenvisageable»

La situation changea en 1987. Des satellites de renseignement de la CIA recueillirent des indications claires que les Iraniens rassemblaient un grand nombre de soldats et d’équipements à l’est de la ville de Bassora, explique le colonel Francona, qui travaillait à l’époque pour la DIA.

Les analystes de cet organisme étaient très inquiets car l’imagerie satellite montrait que les Iraniens avaient découvert une brèche béante dans les lignes irakiennes au sud-est de Bassora. La jointure s’était ouverte au carrefour entre le 3e corps d’armée irakien, déployé à l’est de la ville, et le 7e corps, au sud-est, déployé sur et autour de la très disputée péninsule de Fao.

Les satellites avaient détecté des mouvements secrets d’unités du génie et de construction de ponts vers des zones de déploiement en face de la brèche dans les lignes irakiennes, indiquant que c’était là que les principales forces de l’offensive printanière annuelle iranienne allaient se diriger, expliqua Francona.

Fin 1987, les analystes de la DIA du service du colonel Francona à Washington rédigèrent un rapport codé top secret partiellement intitulé « Aux portes de Bassora », prévenant que l’offensive iranienne du printemps 1988 serait de plus grande ampleur que toutes les précédentes et qu’elle avait de très bonnes chances de franchir les lignes irakiennes et de capturer Bassora. Le rapport prévenait que si Bassora tombait, l’armée irakienne s’effondrerait et que l’Iran gagnerait la guerre.
Le président Reagan lut ce rapport et, rapporte Francona, écrivit dans la marge une note adressée au secrétaire à la Défense Frank C. Carlucci: « Une victoire iranienne est inenvisageable. »

Par conséquent, une décision fut prise au plus haut niveau du gouvernement américain, requérant certainement l’approbation du Conseil de sécurité nationale et de la CIA. La DIA fut autorisée à fournir aux services de renseignements irakiens toutes les informations détaillées disponibles sur les déploiements et les mouvements de toutes les unités de combat iraniennes, ce qui comprenait des images satellites et peut-être quelques renseignements électroniques préalablement caviardés.

Washington ravi du résultat

Une attention toute particulière fut accordée à la zone située à l’est de la ville de Bassora, d’où la DIA était convaincue que viendrait la prochaine grande offensive iranienne. L’agence fournit également des informations sur l’emplacement d’infrastructures logistiques iraniennes cruciales et sur la force et les capacités de la force aérienne iranienne et de son système de défense antiaérienne. Francona décrivit la plupart de ces informations comme des « cibles servies sur un plateau » utilisables par les forces aériennes irakiennes, qui n’avaient plus qu’à les détruire.

Les attaques au sarin vinrent ensuite. Ce gaz innervant provoque des vertiges, une détresse respiratoire, des convulsions musculaires et peut s’avérer mortel. Les analystes de la CIA n’ont pas pu calculer précisément le nombre de victimes iraniennes, faute d’accès aux représentants et aux documents iraniens. Mais l’agence américaine estima le nombre de morts quelque part entre « plusieurs centaines » et « plusieurs milliers » à chacune des quatre occasions où des armes chimiques furent utilisées avant une offensive militaire. À en croire la CIA, les deux tiers de toutes les armes chimiques utilisées par l’Irak pendant sa guerre contre l’Iran ont été envoyées ou larguées au cours des dix-huit derniers mois du conflit.

 
Des portraits des victimes iraniennes des attaques chimiques irakiennes

En 1988, les renseignements américains circulaient librement vers l’armée de Saddam Hussein. Au mois de mars, l’Irak lança une attaque au gaz innervant sur le village kurde de Halabja, dans le nord de l’Irak. Un mois plus tard, les Irakiens utilisèrent des bombes aériennes et des obus d’artillerie remplis de sarin contre des groupes de soldats iraniens sur la péninsule de Fao, au sud-est de Bassora, aidant ainsi les forces irakiennes à remporter une grande victoire et à reprendre la totalité de la péninsule. Le succès de cette offensive empêcha aussi les Iraniens de lancer leur offensive tant anticipée pour s’emparer de Bassora. Selon Francona, Washington fut ravi du résultat, car les Iraniens n’eurent jamais la moindre chance de lancer leur offensive.

Contraste cruel avec 2003

Ce niveau de connaissance du programme d’armes chimiques irakiennes contraste cruellement avec les évaluations erronées, fournies par la CIA et d’autres agences de renseignements, sur le programme de l’Irak avant l’invasion américaine de 2003. À l’époque, les renseignements américains bénéficiaient pourtant d’un meilleur accès à la région et pouvaient envoyer des représentants sur place pour évaluer les dégâts.

Francona se rendit sur la péninsule de Fao peu de temps après sa prise par les Irakiens. Il trouva un champ de bataille jonché de centaines d’injecteurs usagés ayant contenu de l’atropine, médicament communément utilisé pour contrer les effets mortels du sarin. Francona ramassa quelques injecteurs et les rapporta à Bagdad—la preuve que les Irakiens avaient utilisé du sarin sur la péninsule de Fao.

Dans les mois qui suivirent, rapporta Francona, les Irakiens utilisèrent du sarin à grande échelle trois autres fois, associé à des feux d’artillerie massifs et à de la fumée pour masquer leur recours au gaz innervant. Chaque offensive fut couronnée de succès, en grande partie grâce à l’usage de plus en plus élaboré de quantités industrielles d’agents innervants.

Lors de la dernière de ces attaques, appelée l’Offensive du Ramadan béni, en avril 1988, les Irakiens envoyèrent la plus grande dose de sarin qu’ils aient jamais utilisée. Pendant un quart de siècle, aucune attaque chimique n’allait s’approcher de l’échelle des attaques non-conventionnelles lancées par Saddam Hussein. Jusqu’à, peut-être, les frappes de la semaine dernière aux portes de Damas.



yogaesoteric
31 juillet 2017